Un angle mort identifié par la Commission elle-même
MiCA (règlement UE 2023/1114) encadre depuis le 30 décembre 2024 l'émission et l'offre de jetons de monnaie électronique (EMT) et de jetons référencés à des actifs (ART) dans l'Union : exigence d'établissement dans l'UE (article 16), localisation et composition des réserves (articles 36 à 38, 45, 54), droits de remboursement des porteurs. Sur le papier, un stablecoin en circulation dans l'UE est donc pleinement couvert par ce socle prudentiel.
Sauf que le texte n'a jamais tranché un cas précis, de plus en plus fréquent : celui de l'émetteur qui distribue le même token via plusieurs entités, dont une seule est agréée dans l'UE — le « modèle multi-émetteurs » (multi-issuance) des stablecoins mondiaux. La Commission le reconnaît noir sur blanc dans le document de consultation : « MiCA ne prohibe pas les modèles multi-émetteurs, et l'UE n'a pas compétence pour déterminer comment les entités de pays tiers, qui disposent aussi d'entités agréées dans l'UE, doivent être régulées dans leur propre juridiction. » C'est ce vide — plutôt que le principe même de MiCA — que la consultation ciblée lancée le 20 mai 2026 met sur la table.
Ce que la consultation demande concrètement
Le document (partie 2, section 2.7 à 2.11) interroge les parties prenantes sur une série de risques précis liés à ces montages transfrontaliers :
- les restrictions de transfert de réserves en cas de tension de marché, lorsque la juridiction du pays tiers limite les mouvements de fonds ;
- l'arbitrage réglementaire permis par la fongibilité des tokens entre juridictions aux règles prudentielles inégales ;
- les difficultés de suivi des détentions effectivement localisées dans l'UE, en particulier pour les tokens logés dans des portefeuilles auto-hébergés (self-custodial) ;
- le risque que la juridiction d'origine de l'émetteur n'impose ni règles prudentielles ni règles de conduite équivalentes aux standards internationaux, voire nettement inférieures à celles de l'UE.
Face à ce constat, la Commission pose la question centrale (question 40 du document) : faut-il introduire un régime d'équivalence pour les stablecoins mondiaux ? Et si oui, jusqu'où ce régime devrait-il s'appuyer sur les règles du pays tiers plutôt que sur celles de MiCA (question 41) ? Les options évoquées vont du renforcement des garde-fous existants — obligations de reporting temps réel sur la localisation des réserves, accords de coopération contraignants entre superviseurs pour accélérer les transferts en cas de crise, tampon de liquidité dédié aux pics de rachat dans l'UE — jusqu'à une restriction pure et simple des droits de remboursement garantis par MiCA aux seuls clients de prestataires de services sur crypto-actifs (CASP) agréés dans l'UE, les détenteurs en wallet auto-hébergé perdant cette garantie.
Pourquoi cela concerne directement les établissements financiers
Deux catégories d'acteurs sont exposées, à des titres différents.
Les émetteurs déjà agréés dans l'UE (EMT/ART sous MiCA) sont en position de fragilité concurrentielle si un émetteur de pays tiers, via une structure multi-émetteurs, peut faire circuler le même stablecoin dans l'UE sans supporter l'intégralité des coûts de conformité MiCA — localisation des réserves, exigences de fonds propres, pouvoirs d'intervention temporaire de l'EBA (article 104) ou des autorités nationales (article 105). C'est précisément l'argument de « désavantage concurrentiel » que porte l'idée de ce décryptage.
Les banques, EME et CASP qui distribuent ou détiennent des stablecoins de pays tiers pour compte propre ou pour leurs clients doivent, eux, anticiper un changement des règles du jeu à moyen terme : renforcement du reporting sur la provenance et la localisation des réserves, exigences de diligence renforcée sur la structure juridique de l'émetteur avant toute distribution, voire limitation contractuelle des garanties de remboursement selon que le client détient le token via un CASP agréé UE ou en wallet auto-hébergé. Ce sont des points à intégrer dès maintenant dans la cartographie des risques tiers et dans les conventions de distribution en cours de négociation.
Une échéance qui vient de bouger
Le document de consultation, daté de mai 2026, indique une clôture des réponses au 31 août 2026. C'est la date encore reprise dans plusieurs relais professionnels ces dernières semaines. Mais la page officielle de la Commission européenne affiche désormais un bandeau explicite : « Deadline extend until 30 September 2026 », avec une échéance fixée au 30 septembre 2026 à 23h59 (heure de Bruxelles). Seules les réponses transmises via le questionnaire en ligne officiel sont prises en compte.
Pour un établissement qui distribue ou détient des stablecoins émis par un groupe multi-juridictionnel, ce report d'un mois est une fenêtre supplémentaire — mais aussi un rappel que ces échéances de consultation sont mouvantes jusqu'au bout : à vérifier à la source avant toute communication interne ou externe qui s'appuierait dessus.
Ce qu'il faut retenir
Le sujet n'est pas la remise en cause de MiCA, mais le traitement d'un cas que le texte de 2023 n'avait pas anticipé à cette échelle : la circulation dans l'UE de stablecoins émis par des groupes structurés à cheval sur plusieurs juridictions. La Commission explore un régime d'équivalence plutôt qu'une interdiction pure du modèle multi-émetteurs — un signal que l'issue la plus probable est un encadrement renforcé de la traçabilité et des garanties de remboursement, plus qu'une fermeture du marché européen aux stablecoins mondiaux.
Pour les établissements financiers concernés, l'enjeu immédiat est double : contribuer à la consultation avant le 30 septembre 2026 pour peser sur la forme que prendra ce régime, et commencer dès maintenant à documenter l'exposition — directe ou via des partenaires de distribution — à des stablecoins émis en tout ou partie hors UE.
Commission européenne, Direction générale de la stabilité financière, des services financiers et de l'union des marchés des capitaux — Targeted consultation on the review of MiCA Regulation, document de consultation daté du 20 mai 2026 (PDF, 26 pages, questions 29 à 41 notamment) : https://finance.ec.europa.eu/document/download/62be7015-f066-4fac-b74e-71bacdbcc9f5_en?filename=2026-mica-review-targeted-consultation-document_en.pdf Page officielle de la consultation (statut, échéance, modalités de réponse) : https://finance.ec.europa.eu/regulation-and-supervision/consultations-0/targeted-consultation-review-mica-regulation_en Règlement (UE) 2023/1114 du 31 mai 2023 sur les marchés de crypto-actifs (MiCA), JO L 150 du 9.6.2023. Sources consultées le 25 août 2026.
Recevez nos prochaines publications par email — France-Europe et/ou Zone UEMOA.